Octobre, 2022

Stéphane Mahé

mer19oct(oct 19)14 h 00 minmer16nov(nov 16)19 h 30 minStéphane MahéRêver dans les ailes du ventLa Galerie L’Entrée des Artistes, 25 rue des Tournelles 75004 Paris

Détail de l'événement

Il ne fait jamais nuit sur la mer de nos souvenirs. Quelque part, à l’ombre de la pluie qui danse, se tient un photographe qui peint le temps qui s’étire langoureusement. Loin de l’implacable métronome de l’éphémère, Stéphane Mahé nous propose ses ciels tendrement fanés sur lesquels naissent les rêves, ses paysages enfiévrés de solitude peuplés de résonances intimes, ses silhouettes atones hésitantes sur le bord d’un soir. Alors qu’une nuit semée d’étoiles s’épanche de toute son infinité sur un jour d’été ou que l’ombre d’un bois mystérieux se referme sur de frêles esquifs humains, nous entendons un murmure dans le poudroiement ivre de l’heure bleue : « j’ai laissé le spleen de nos amours s’asseoir sur mon coeur… le crépuscule de nos idylles n’est pas sans grâce… le vent amer séchera les larmes de mélancolie sur mes joues… demain est perdu dans les eaux moirées du souvenir… ».

Alors nous nous approchons, précautionneusement, à pas de loup, pour ne pas glisser dans l’abîme de la mémoire ou sombrer dans les chapelles ardentes de la nostalgie afin de nous faufiler dans ses petits théâtres précaires, parfois surréalistes, toujours poétiques. Et l’on est saisi d’une fugace ébriété de la raison. On pense à un mirage, une facétie de la raison, un évanouissement des sens. L’exil est intérieur, la parole sépia, les rêves vivants énamourés d’écume d’été aux cimes d’azur nous grisent l’esprit et ravivent notre vague à l’âme. Aurait-on oublié les clefs du bonheur sur le chemin de nos certitudes ? Nos méditations dénudent le silence. Une lenteur propre au songe nous envahit et chagrine notre humeur alors que l’on dévale à grandes enjambées les châteaux hantés du passé. Les tristes épousailles avec le réel ne sont pas pour tout de suite. On se surprend à jouer à cache-cache avec nos sentiments ; le vas et vient des vagues d’émotion meurt sur le sable chaud de nos émois. Nous voici saisis par la joie du feu d’artifice des colorations d’éther, par les reflets iridescents des flammes de soirs en fête, de l’espoir de retrouver les plaisirs perdus. Et l’horizon semble exalter cette soif d’infini à grandes volutes alors que toutes les chimères deviennent possibles.

Heureux, on court pieds nus sur un frêle rebord de pierre qui pousse sur l’abîme surplombant la mer. Un cerf-volant passe, libre, dans la brise. Il a rompu ses amarres. « Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers, Picoté par les blés, fouler l’herbe menue : Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue » écrit Rimbaud. Le bonheur de photographier irradie. Alors, on contemple ce grain si particulier qui fait le coeur palpitant de l’image, poème somptueusement mélancolique, qui nous rappelle ces moments de tendresse, fragiles, sur lesquels plane toujours l’ombre du tragique. Délicat, Stéphane Mahé nous laisse à nos songes éveillés alors que le regard ne cesse de filer, par une fenêtre, par une porte, autant d’échappées vers la lumière… Vers un ailleurs..Ici… là-bas, où l’errance apparaît comme une quête photographique.

Nimbé d’une aura à l’orée du fantastique, ses images nous perdent dans la narration labyrinthique d’un carnet de bord mystérieux offrant un vagabondage de l’esprit sur les sentiers de l’imaginaire. Le photographe au pinceau alerte et fugitif manie les effets de lumière avec la délicatesse du funambule pour nous révéler les patientes inventions de l’ombre. Évanescentes esquisses lovées dans des clairs-obscurs crépusculaires, entre réalisme magique et symbolisme onirique, ses photographies dépouillent la réalité de ses insipides oripeaux pour mettre notre sensibilité à fleur de peau. La fable, le conte, l’odyssée, s’épanouissent dans le hors champ et titillent l’imagination. La couleur vibrante de spontanéité nous emporte et l’artiste réussit à saisir nos états d’âme, dans leur solitude résolue, comme si cette éternelle ronde de scènes « pictoralistes » déterminait l’histoire tragique du monde.

Car capter l’essence fébrile d’un paysage, sa respiration intime, pour révéler le drame perpétuel des forces en conflit — l’affrontement de l’espace et du temps — permet de redéfinir les liens qu’entretient la photographie avec le monde comme l’avait fait les « impressionnistes » à leur époque pour la peinture. Ici aussi, la matière, la texture, le grain sont utilisés pour créer une nouvelle topologie émotionnelle, un univers coloré, flottant, nappé du brouillard du ressenti. L’étrangeté de cette atmosphère picturale surréaliste bouscule les repères. Le figuratif et l’abstraction se mêlent. Le réel et la fiction se confondent. Pourtant, tout est au monde.

Les références aux inspirateurs de l’impressionnisme sont discrètes, mais assumées. De ceux qui ont tenté d’apprivoiser sur la toile le mugissement du vent, le moutonnement capricieux des nuages ou le parfum entêtant des embruns aux ailes d’argent, on peut citer le peintre Jonkind et ses fantasmagories de ciel et d’eau. En effet, l’artiste hollandais — à qui Monet reconnaissait devoir l’éducation définitive de son oeil — avait une inclination naturelle et une sensibilité particulière pour les heures vespérales et nocturnes, les lueurs du crépuscule qui s’étirent jusqu’à l’étrange à l’abri d’un clair de lune. Son compère Eugène Boudin s’est également frotté aux capricieuses dérobades du soleil façonnant les paysages au gré de son humeur : les landes dépenaillées s’encanaillent sous des ciels d’orage, les falaises ensommeillées se réveillent brusquement face aux vibrations des vagues avides, la chute vertigineuse des nuages dans le souffle hagard du vent s’engouffre dans notre rétine. Baudelaire lui-même avait défini les oeuvres de Boudin, ses « variations atmosphériques », comme « les prodigieuses magies de l’air et de l’eau », des « beautés météorologiques ». La démarche d’instinctif rêveur du photographe Stéphane Mahé n’est pas en reste. L’alchimie des états changeants du ciel est bien présente avec des échappées vivement ébauchées, une lumière mouillée de grain, une densité des voûtes célestes faisant ployer les astres, une matérialité picturale qui exalte la sombreur et des personnages énigmatiques qui silhouettent les perspectives en déchirant l’obscurité.

Cette volonté de provoquer un volubile déraillement de la raison pour donner vie aux absences constituait déjà le coeur des travaux des pictoralistes au 19e. Puisant aux sources de la peinture, ce mouvement esthétique a eu pour ambition de faire de l’acte artistique l’essence de la photographie pour proposer une mise en abîme du réel, privilégiant la sensibilité et non simplement une reproduction mécanique de la réalité. Or, pour faire entrer cette nouvelle pratique au sein des beaux-arts, les photographes pictorialistes passèrent en revue les grandes figures traditionnelles de l’histoire de l’art que constituent le portrait, le paysage, la nature morte ou la vue d’architecture, et se sont concentrés sur la pleine expression d’une vision singulière du sujet, quitte à transformer le réel à l’aide d’artifices de leur invention pour intensifier les effets picturaux : flou, clairs-obscurs, contre-jours, cadrages tronqués, techniques de tirage au moyen de procédés pigmentaires (gomme bichromatée) autorisant l’intervention manuelle, etc.

Directement forgée dans le creuset d’une vision subjective, l’image devient alors le terrain d’une tension irréconciliable entre l’impression et la précision. Figure de proue du pictorialisme, le français Robert Demachy avait ainsi une inclinaison pour les ambiances brumeuses nées du grain et d’un maniement subtil des nuances. Les américains Alvin Coburn, Edward Steichen et Alfred Stieglitz ont poursuivi cette exploration. De même, créer des photographies dont la valeur artistique rivalise avec la peinture fut la grande ambition de l’autrichien Heinrich Kühn qui inscrivit la première partie de son oeuvre dans l’impressionnisme romantique. Dans le travail de Stéphane Mahé, l’utilisation de cette épaisseur physique du grain qui fait la chair de l’image, la densité des atmosphères qui sculpte la lumière, les clairs-obscurs qui façonnent ses paysages au gré du temps qui s’écoule, restituent magnifiquement la beauté évocatrice du mouvement picturaliste.

Mais la narration n’est pas absente dans la série de l’artiste photographe. En effet, il y là un dynamisme, tout cinématographique, qui statufie l’instant pour mieux décomposer, dégingander, le réel. Ce temps subjectif devient signifiant dès lors qu’il introduit une imminence, un suspens, alors que l’oeil est happé par le tourbillon des possibles. Une métaphysique de la traversée du miroir, en quelque sorte, qui permet ce décalage vaporeux, ce pas de côté, cette victoire sur la rationalité pour réunir le tangible et l’imaginaire. En cela, un lien peut être établi avec certains surréalistes tels que Magritte, Mirò, Paul Klee, Giorgio de Chirico ou même Man Ray qui rejetaient l’idée de finalité, d’utilité, dans la gestation artistique au profit de l’inconscient, de l’inattendu, du songe et de l’ineffable. Or, dans ces « instantanés du temps égaré » que propose Stéphane Mahé, chaque image — prise dans son individualité ou comme l’élément d’un tout — crée cette écriture serpentine, ce langage sensitif et poétique, qui raconte l’invisible. Et la rétine rejoue le film des mythes impalpables traversés par le chant de l’oubli. L’ombre portée qui caresse le regardeur semble posséder une volonté propre, les paysages déserts, mais pourtant très habités font naître des espoirs, les cadrages surprenants en plongées et contre-plongées divaguent le réel tandis qu’une palette singulière et un traitement synthétique des formes apportent cette unité de temps et de lieu propre aux films noirs. Un rythme surgit, généré par les jeux d’ombres et de lumières, qui animent l’espace en attirant inexorablement le spectateur.

Halos, éclats, lueurs, scintillements, éclairent un bras de mer noyé d’écume, un firmament traversé par le chant des sirènes, une femme baignée du fantasme de l’ailleurs, du lointain, posée devant l’océan heurté d’épaves rocheuses et naufragées. Cette introspection intime proposée par Stéphane Mahé n’est pas sans rappeler l’oeuvre ensorcelée d’abandon d’Edward Hopper — témoin silencieux de la vie dans l’Amérique de l’entre-deux-guerres — avec sa façon singulière de théâtraliser les espaces picturaux grâce à une utilisation implacable, presque rédemptrice, de la lumière et d’un cadrage abrupt. Ses scènes urbaines effeuillent le superflu, l’emphase, le narcissisme de la vie citadine jusqu’à l’épure pour cerner ce sentiment doux-amer d’isolement qui apparaît comme une consolation. Dans les lieux les plus triviaux, chambre d’hôtels, bureaux, « diners », des figures contemplatives figées dans l’attente de leur destin, mues par une étrange quête personnelle, perdues dans leurs illusions, s’offrent au regard. Sur ses tableaux, seuls le déversement de l’aube naissante, un crépuscule chiffonné d’amertume ou un rayon de soleil sur la peau d’une façade semblent à même de les ramener à la vie. Les intérieurs taciturnes, dramatiquement évocateurs à la fois du sordide et du merveilleux de la vie quotidienne, glacent la sensation, la fige.

Un paradoxe persiste dans l’image entre la fulgurance de la révélation et la permanence taiseuse du ruissellement des âges. Ainsi, l’honnête dépouillement des moyens de la peinture atteint l’émotion à l’os. La poésie de l’oeuvre réside donc dans son réalisme, traversé par le tragique de l’instant.

Cette cristallisation du moment en suspens se retrouve chez Stéphane Mahé. Dans des atmosphères parfois ténébreuses, parfois enlevées, le photographe saisit cette perpétuelle hémorragie de la vie alors que le coeur de l’instant continue de battre. Les ombres, profondes, qui s’allongent sur la campagne hallucinée, les prises de vue cinématographiques qui s’ouvrent sur de larges étendues désolées, les personnages, isolés, déboussolés, opèrent une recomposition du réel et semble arrêter le cours des choses, comme dans une bulle, donnant à ses scènes mélancoliques un aspect troublant. « Dans un ciel rose et sable, une bulle dansait. Une bulle, une terre… Légère comme une bulle de savon, mais grave et chargée de souffrance, comme une planète habitée. À l’intérieur, une silhouette appelait, les bras au ciel, tendait sa détresse étouffée au silence d’un regard… » écrit Philippe Delerm dans L’Envol. Pourtant, loin de l’angoisse, une douceur envahit le regard. L’image se construit peu à peu, lentement, au rythme des découvertes du promeneur-photographe, de la même façon que la mémoire reconstitue les souvenirs. Une lointaine filiation avec l’oeuvre du photographe Harry Gruyaert se fait jour. Le travail de ce dernier — qui structure ses photographies à partir de la couleur — est également sensible aux effets cinématographiques : utilisation de la lumière naturelle, ombres fortes, cadrages insolites (fausse perspective), angles de vue quelquefois à la limite du vraisemblable (encadrement artificiel par l’intermédiaire d’une fenêtre ou d’une vitrine…), plans fixes, etc. Il adopte une attitude patiente afin de déclencher au moment où la lumière et la couleur révèlent leur force et leur subtilité. De plus, Harry Gruyaert – dont une partie de l’oeuvre s’enracine dans les frimas de la Mer du Nord – précise qu’il n’y a aucune mise en scène dans son travail, le photographe attendant d’être surpris par la beauté d’un paysage ou d’une situation. Ce faisant, ces deux photographes font confiance à l’imaginaire du spectateur pour faire vivre l’image. Décidément, les photographes sont ces mangeurs de lumière qui ont fait le rêve d’Icare.

L’oeuvre délicate du peintre, illustrateur et sculpteur belge Jean-Michel Folon, caractérisée par l’usage de larges dégradés à l’aquarelle et l’utilisation récurrente d’hommes-oiseaux débonnaires aux contours volontairement ébauchés, transparaît en filigrane. Leur douce quiétude, leurs égarements en apesanteur dans de paisibles étendues dénudées ou dans d’ineffables cités sidérales nous murmurent d’étranges incantations capables d’alléger la lancinante douleur de cette épine qui nous pique le coeur au souvenir des images cachées derrière les portes de l’enfance. Paradoxalement, ce ressac mélancolique du souvenir est gorgé de vie, car il se fait l’écho de la fragilité de l’existence ; écho qui résonne également dans la série de Stéphane Mahé où l’espace intérieur se fait spectacle. La vie, « une saison d’homme entre deux marées », disait Aragon. Suivant ce malicieux dialogue entre les arts, Folon déclarait également que sculpter, c’est « tendre des pièges à la lumière », mais aussi chanter la vie, avec ses drames, avec ses joies. Le travail de Stéphane Mahé nous rappelle aussi cette évidence : si le vent du sanglot s’abat sur les vestiges de la mémoire, une mer cuirassée de nacre, l’iridescence d’une aurore, l’opalescence d’un coucher de soleil, le mauve céleste d’un tourbillon d’étoiles, chantent une ode à la ferveur de vivre.

Dans Noces, récit philosophique célébrant l’union joyeuse entre Albert Camus et le monde, le jeune écrivain, grisé par la mer, la campagne et un soleil de plomb, nous transmet l’ivresse que lui inspire le paysage intense, débordant de parfums, de couleurs et de chaleur. Camus y célèbre sa passion pour « l’immense décor où la tendresse et la gloire se rencontrent dans le jaune et le bleu. » Et d’ajouter : « C’est à conquérir cela qu’il me faut appliquer ma force et mes ressources. » Folon ne peut qu’acquiescer, lui qui évoque l’être au monde de l’aquarelliste comme une sorte de dialogue avec le canevas, l’eau et les couleurs : « Je couvre d’eau la surface de la feuille. J’y dépose des couleurs. Une couleur terre de Sienne brûlée s’ouvre dans l’eau. Les formes qui naissent évoquent un paysage mystérieux. Vous déposez un jaune intense. Une aube orange se lève. Les tons disparaissent. Vous quittez la Toscane pour Louxor. Vos couleurs emportent vos songes. Vous passez de l’Italie à l’Égypte en un instant… Tout devient rapport de couleurs ». Une même déambulation heureuse nous saisit à la contemplation de l’oeuvre de Stéphane Mahé. Ici… là-bas… de l’autre côté du papier, du grain, de l’art, l’énigme du bonheur vagabonde. Au terme de cette fugue mélancolique, transporté par l’éclat du monde, on resurgit de cette apnée poétique le coeur rassasié. La noble mission de l’artiste n’est-elle pas de dire la beauté sur terre ?
Alexandre Palka
Directeur

Dates

19 Octobre 2022 14 h 00 min - 16 Novembre 2022 19 h 30 min(GMT-11:00)

Lieu

La Galerie L’Entrée des Artistes

25 rue des Tournelles 75004 Paris

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25 rue des Tournelles 75004 ParisOuverture du Mercredi au Samedi de 14h00 à 19h30

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