Janvier, 2023

Le monde sous nos yeux

jeu19jan(jan 19)11 h 00 mindim30jul(jul 30)17 h 30 minLe monde sous nos yeuxExposition collectiveCentre International de Photojournalisme, Couvent des Minimes - Rue Rabelais 66000 Perpignan

Détail de l'événement

// ALIZÉ LE MAOULT
Ce que leurs yeux ont vu…
2012-2022
Commissariat : Jean-Luc Monterosso, Jean-Luc Soret, Nicolas Petit.

Depuis dix ans, Alizé Le Maoult photographie les reporters de guerre pour rendre hommage à ces gens d’images qui risquent leur vie pour rendre compte des soubresauts du monde, pour la liberté d’information. Une histoire commencée en 1995, lors du siège de Sarajevo, et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui.

« Dès 1995, je me suis dit que sans les images de ces photographes, nous n’aurions rien vu de cette guerre. J’avais pu aussi mesurer les risques qu’ils couraient pour nous montrer ces images. Ça a été une révélation très empirique de la réalité de ce métier. J’ai voulu transmettre cela. Alors vingt après, lorsque j’y suis retournée, j’ai décidé de faire des portraits là-bas. Mes premières photos ont été prises au Polaroid, avec pour fond un mur de l’Holiday Inn.

Je voulais qu’ils apportent des réponses à ces questions concrètes et cruciales : qu’est-ce que la guerre ? Pourquoi témoigner ? Je leur ai aussi demandé de m’envoyer à l’écrit – pour avoir le temps et la distance qu’ils souhaitaient prendre – les raisons de leur choix. Je voulais quelque chose d’intime qui parle de la guerre, de leur métier, de leur implication.

Extraits d’une interview réalisée par Elisa Mignot pour Polka Magazine. Novembre 2019.

// GILES DULEY
Legacy Of War
Kintsugi 2020

Le kintsugi est un procédé japonais de réparation de céramiques brisées au moyen de laque d’or. Kin signifie « doré ». Tsugi signifie « joint ».

Le kintsugi est inspiré d’un admirable concept zen selon lequel, en présence d’une céramique brisée, bol ou plat précieux, il convient de ne pas chercher à effectuer une réparation invisible, comme nous le faisons en Occident, mais, en rejointant les morceaux, de souligner les lignes de cassure, de sorte que la beauté et la solidité des fêlures soient mises en valeur. Les précieuses veines d’or courant à la surface du bol sont là pour mettre en évidence les cassures qui font partie intégrante de l’histoire de l’objet, qu’il faut rappeler et admirer.

Selon moi, le kintsugi représente la résilience. Les expériences que nous avons vécues, qui nous ont brisés, abîmés, blessés, fait souffrir, sont nos lignes de chance qui doivent être réparées avec de l’or. Ne pas en avoir honte, ni les dissimuler, mais les considérer comme la source de notre force et de notre résilience.

Durant de nombreuses années, j’ai eu honte des cicatrices de guerre sur mon corps. Je les cachais. Désormais, je les ai acceptées et les commémore comme si elles étaient mon kintsugi personnel.

Aussi ai-je été très touché quand Toni Hollis, mon amie chère, a créé ces kintsugi à partir des photos et récits de deux Sud-Soudanaises.

Catarina Kade, 70 ans, vivait une bonne vie au Soudan du Sud. Ses amis et sa famille l’entouraient, la nourriture était abondante, les chemins et les routes aplanis, de sorte qu’elle pouvait se déplacer en fauteuil roulant.

C’est alors que la guerre est arrivée dans son village et qu’ont commencé les massacres de la population. Sa famille l’a aidée du mieux qu’elle le put, mais dans leur fuite, Catarina a dû abandonner son fauteuil roulant, car le terrain était impraticable. Il fallut donc la porter durant cet exode qui a duré une semaine, avant de parvenir au camp de réfugiés d’Omugo, en Ouganda.

Ici, dans le camp, Catarina se sent isolée. Elle aimerait pouvoir aller bavarder avec ses voisines, mais elle passe la plupart de ses journées seule, à l’ombre de sa hutte, car le terrain très rocailleux l’empêche d’aller et venir facilement ; elle ne peut même pas se rendre aux toilettes communes.

« Quand on est handicapé, on ne peut pas l’ignorer, il faut faire avec », explique-t-elle, « mais ne serait-il pas possible d’aplatir le sol, pour que je puisse me déplacer ? »

Le thou [dattier du désert] de son village, à l’ombre duquel elle bavardait avec ses amies, lui manque.

Dès les premiers mots échangés avec Deborah Nyuon, j’ai su que j’avais rencontré une femme extraordinaire. Elle vit depuis cinq ans dans un camp de personnes déplacées dans leur propre pays, au Soudan du Sud, mais n’a rien perdu de sa force vitale positive et contagieuse. Elle est douée d’un malicieux sens de l’humour, sa mémoire est prodigieuse et sa voix poétique.

Voyant mes blessures, elle me dit en souriant :

« Tu as toujours tes yeux pour voir. Tu as toujours tes oreilles pour entendre. Et tu as toujours ta main pour écrire tes mots. Ne t’inquiète donc pas de ce que tu as perdu. »

Venant d’une femme comme elle, qui a tant souffert et tant perdu, c’est une leçon de vie pour nous tous. Pour nous recentrer sur ce que nous possédons dans notre existence, et en être reconnaissants.

Quel est l’âge de Deborah ? « J’ai arrêté de compter il y a longtemps », m’a-t-elle répondu, « Maintenant, Dieu seul le sait ! »

Elle souhaiterait réaliser un dernier rêve avant de mourir : revenir chez elle et boire le lait de son enfance. « Le goût de la maison me manque. Quand je vois des gens porter du lait, je pense à la maison. Voilà pourquoi nous pleurons, pour retrouver nos vaches. Si je pouvais boire du lait, je saurai que nous avons aussi la paix. »

Les vies de Deborah et de Catarina sont brisées, les cassures demeurent visibles. J’espère de tout cœur qu’un jour, leur vie, comme celle de millions d’autres réfugiés, sera réparée. La guerre ne fera plus voler en éclats leurs histoires personnelles ; elles seront cimentées par l’or.

// Nous sommes ici parce que nous sommes fortes
Angola, décembre 2018

Le récit de réfugiées congolaises en Angola

« Tout s’est passé très vite. J’ai entendu des tirs, très forts. Mon mari était parti au travail. Je ne savais pas quoi penser, tout s’embrouillait. J’étais terrifiée, alors je suis partie en courant avec rien d’autre que mon bébé dans les bras. Quand nous nous sommes enfuient dans la brousse, c’était comme si ma petite fille savait que notre vie en dépendait, parce qu’elle n’a pas pleuré une seule fois. Je n’avais pas de lait à lui donner, mais elle n’a pas pleuré. » ‒ une jeune Congolaise à son arrivée au centre d’accueil du HCR pour les réfugiés en Angola.

Dans les conflits modernes, les femmes sont souvent celles qui portent le plus lourd fardeau. Les guerres n’ayant plus de ligne de front, les populations civiles sont de plus en plus souvent prises pour cibles. Le viol et les violences sexuelles continuent d’être utilisés comme arme de guerre et, lorsqu’elles sont contraintes de fuir leur foyer, ce sont les femmes qui assument la responsabilité de la cohésion familiale et de l’éducation des enfants.

Les violences faites aux femmes ont été particulièrement brutales au cours des récents affrontements qui ont débuté en mars 2017 dans la région du Kasaï, en République démocratique du Congo. Un conflit qui a provoqué le déplacement de quelque 1,4 millions de personnes en RDC et l’exil de plus de 34 000 personnes qui ont trouvé refuge dans la province de Lunda-Nord, dans le nord-est de l’Angola. Les réfugiés ont fait état de violences généralisées, de massacres, mutilations, incendies d’habitations, destructions de villages, d’écoles et d’églises, violations des droits de l’homme, mais aussi de pénuries alimentaires et du manque d’accès aux biens et services répondant aux besoins essentiels.

Plus spécifiquement, les réfugiés arrivant en Angola ont rendu compte des pires violences sexistes que la région ait connues, perpétrés par les forces gouvernementales et les milices qui ciblent délibérément les femmes. Le personnel médical accueillant les familles de réfugiés qui ont traversé la frontière de l’Angola voisin a été choqué par les récits et l’état de santé de nombreuses femmes et jeunes filles.

« Les réfugiés arrivaient dans un état épouvantable, certains étaient blessés à coups de machette, beaucoup étaient affamés, épuisés et traumatisés. » ‒ Philippa Candler, représentante du HCR en Angola.

Un grand nombre de réfugiés congolais arrivés en Angola ont été installés dans un camp du HCR à Lóvua. Plus de 9 000 Congolais vivent à l’heure actuelle dans ce camp qui peut accueillir 30 000 personnes. À Lóvua, 75% des réfugiés congolais sont des femmes et des enfants. Les hommes étant souvent absents, morts ou dans l’incapacité de travailler, ce sont les femmes qui tentent de reconstruire leurs vies brisées et de subvenir aux besoins de leurs familles.

« Les victimes, ce sont tous ceux qui n’ont pas pu s’échapper et qui sont morts dans ce conflit atroce. Les réfugiés sont des survivants. Ils ont tout perdu, sauf leur vie et leur dignité. Nous [le HCR] sommes là pour les aider à remonter la pente et à refaire leurs vies. Les femmes réfugiées incarnent mieux que quiconque cette force extraordinaire : je suis à chaque fois frappée par leur capacité à s’adapter, à cimenter leur famille et à faire face à l’adversité, avec le sourire. Pourtant, elles ne sont pas en acier trempé, ce sont des êtres humains, mais ce sont des femmes au grand cœur, des femmes fortes. » – Margarida Loureiro, responsable pour le HCR des relations extérieures, Angola

Lors de ma première visite au camp de Lóvua, j’ai vu deux femmes assises devant leur tente et quelque chose m’a immédiatement attiré vers elles. Rose (que j’appellerai bientôt tante Rose), sa sœur Mimi, puis Bernardette. Nous avons passé toute la journée à nous raconter nos histoires, à rire et à manger ensemble.

D’un commun accord, nous avons décidé de faire une série de portraits de ces femmes, et uniquement d’elles, de sorte qu’elles nous racontent leurs histoires. Quand je suis revenu le lendemain, on se serait cru en pleine fête. Il était interdit aux enfants et aux hommes d’y participer ; la nourriture était préparée, des piles neuves avaient été achetées pour la radio. Nous avons dansé, mangé et photographié. À vrai dire, ce fut le shooting photo le plus mémorable de ma vie ‒ et à bien des égards, comme une célébration, une célébration de la vie.

La résilience est un mot galvaudé, mais grâce à tante Rose et Mimi, grâce à toutes les femmes que j’ai rencontrées plus tard dans le camp, j’ai découvert sa véritable signification. Celles que j’ai été amené à connaître et à qui je rendais visite chaque jour étaient pleines de vie, joyeuses, et malgré tout ce qu’elles avaient enduré, elles rayonnaient une force profonde dans laquelle toute leur famille s’enracinait.

Je n’en demeure pas moins conscient qu’il convient de ne pas idéaliser la résilience. De par sa nature, la résilience est une nécessité née de la souffrance. Ce n’est pas une vertu à laquelle on aspire, c’est un chemin pavé d’épreuves et de douleur. Tout en admirant la force et la résilience des femmes que je rencontrais, je ne pouvais pas ne pas être touché par les terribles violences auxquelles elles avaient assisté et dont elles avaient souffert tout au long de ce parcours. Pour certaines, le souvenir de ces expériences était encore trop présent et trop violent pour qu’elles puissent y faire face ; voilà ce qui se reflète dans leurs mots et leur regard, dans leur portrait.

Ces portraits expriment la force de ces femmes. Mais ils rappellent aussi les épouvantables violences sexistes, les viols et les abus sexuels dont sont victimes les femmes dans les conflits du monde entier.

Le premier jour, assis en compagnie de Rose, Mimi et Bernardette, je leur ai demandé comment elles avaient pu endurer tout cela et survivre.

« C’est très simple », m’ont-elles répondu, « nous sommes ici parce que nous sommes fortes. »

// ALEXANDRA BOULAT
Éclat de guerre

Commissariat : Lucie Saada
Exposition issue du fonds photographique du CIP.

Nouvel éclat de guerre

De 1991 à 1999, une série de guerres dévasta la Yougoslavie. Alexandra a couvert ce conflit,

elle écrivit « J’ai couvert ce conflit jusqu’à l’écœurement. J’ai vu à l’œuvre, toujours et encore la même hystérie lorsque les Serbes s’efforçaient de mettre leur emprise sur les Républiques désireuses de se séparer de la Yougoslavie. Pendant presque dix ans, j’ai accompagné au cimetière des milliers de personnes. (…) Tout au long du chemin, ma vision de l’humanité s’est assombrie et tant d’atrocités m’ont fait prendre conscience de la présence du démon sur la Terre. »

Le 24 février 2022, la guerre éclata en Ukraine. Lorsque je vis ces images de civils en fuite, entassés dans les bus et sur les routes, ces immeubles en feu, des vies soufflées et réduites en cendres, j’ai été troublée de la ressemblance entre les images de Sandra[1] et celles-ci. Si proches dans leur horreur.

Pourquoi se faire la guerre ? C’est une question que je me suis toujours posé. Je ne crois pas avoir connu le monde en paix, bien que les guerres nous paraissent souvent passées ou lointaines. Je pensais, sûrement utopiquement, que l’Histoire nous avait déjà montré l’atrocité des conflits, et que nous en aurions tiré les leçons. C’est triste de voir l’Histoire se répéter, ça dépasse et ça sert nos gorges à tous.

Dans La Peste, Camus écrit : « Quand une guerre éclate, les gens disent :  » Ça ne durera pas, c’est trop bête.  » Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. »

Ce qu’il se passe en Ukraine est une tragédie. Nous sommes tous concernés par le retour de la paix, je ne crois pas au discours selon lequel nous ne pouvons rien faire à notre échelle.

Lisons, écoutons, observons l’Histoire, prenons conscience de notre universalité et n’oublions pas que la liberté n’est jamais admise. Elle se défend.

« Tout a commencé alors que j’avais 27 ans, et mon regard sur le monde était encore celui d’une adolescente. La vocation de photographe, que j’héritais de mon père, ne m’avait jamais confronté ni à la mort, ni à la violence, et la guerre n’avait pour moi qu’une valeur abstraite. » disait Sandra. Ses photographies en Yougoslavie résument, à mes yeux, toute l’injustice d’une guerre. Les conséquences d’une guerre sont concrètes et ses premières victimes sont les Hommes. Sandra est toujours parvenue à rendre compte de cela, de l’humanité d’une guerre, de sa valeur concrète justement. Cette exposition rend hommage aux civils, à ces hommes et femmes soudainement pris de court par la violence. Elle rend aussi hommage aux journalistes, je crois dans l’importance de l’information. Sans eux, sans leur courage et leur désir de montrer la vérité du monde, nous ne pourrions pas nous confronter tant aux joies qu’aux violences de ce qui nous entoure.

Lucie Saada – Avril 2022

[1] Sandra est le nom que l’on donnait à Alexandra dans la famille.

Dates

19 Janvier 2023 11 h 00 min - 30 Juillet 2023 17 h 30 min(GMT-11:00)

Centre International de Photojournalisme

Couvent des Minimes - Rue Rabelais 66000 PerpignanEntrée gratuite. Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 17h30

Centre International de Photojournalisme

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