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Durant tout le mois de mars, jusqu’à aujourd’hui – à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes – nous avons partagé avec vous une sélection d’ouvrages de femmes photographes réalisée par des éditrices françaises. Pour finaliser ce dossier éditorial, c’est au tour d’Anne Zweibaum des éditions Loco de choisir un ouvrage publié il y a quelques années, il s’agit du livre « Le Grand Jour » de Catherine Rombouts. Un ouvrage sur le sujet sensible de l’euthanasie, élu lauréat du Prix HIP en 2020.

Le Grand Jour

« Bien avant, elle avait dit : quand ça n’ira plus, je partirai »

Dans une vie d’éditrice il est des livres qui bouleversent, qui vous suivent et ne vous quittent plus. Celui-ci pour moi en fait partie. Il est sorti en 2020 et en France, le débat fait toujours rage et rien n’a avancé… Ce livre est tranquille, il n’y a aucun pathos, aucun voyeurisme, juste une infinie tendresse, une caresse, un souffle.

Comment rendre compte de la fin de vie ?
Comment rendre compte de l’euthanasie dans un livre photo ?

Catherine Rombouts

« Le 9 février 2015, elle a fêté ses 80 ans. Elle a encore dansé, elle a encore ri. 
Le 13 février 2015, elle est partie. Elle l’avait décidé.
Elle souffrait d’une pathologie lourde. »

Catherine Rombouts est photographe, Christiane était sa mère. Sophie Richelle est historienne.
Elles racontent dans ce livre, en images et en textes, la fin de vie de Christiane. En Belgique, l’euthanasie est permise dans le cadre strict de la loi depuis 2002. Ce livre offre un aperçu des réalités qu’elle recouvre. Pour Christiane et pour d’autres, la possibilité de ce choix a permis une mort plus digne, en accord avec leur définition de la vie.
Les photographies de Catherine Rombouts, qui a suivi et accompagné sa mère jusqu’à ses derniers instants, se mêlent aux photographies familiales, aux objets du quotidien, traces d’une vie accomplie.
Les textes de Sophie Richelle, rédigés à partir de témoignages et d’éléments plus informatifs et chiffrés, mettent en perspective des histoires singulières et collectives d’euthanasie.
Les photos sont en couleur, prises sur le vif. Deux portraits d’une même femme d’un certain âge. Le cadrage incertain saisit l’instant, ils n’en restent plus beaucoup. La blouse orange, choisie pour l’occasion, saute aux yeux, rayonnante. On remarque ensuite les boucles d’oreille et les bagues. Aux annulaires de ses deux mains, compagnes familières qui racontent une vie ; il y en aura une pour chacune de ses deux filles.
Ces gestes si habituels de la parure – choisir ses vêtements, enfiler ses bagues, mettre ses boucles d’oreille, appliquer son rouge à lèvre, vaporiser son parfum – comme un prolongement de soi. Ils se seront certainement teintés d’une intensité particulière au dernier matin du dernier réveil. Parce que tout est choisi, chaque chose porte la conscience d’une saveur nouvelle, un goût de dernière fois.
C’est le Grand Jour.
Et dans son sillage, restera l’odeur de son parfum tapageur, celui d’une femme de caractère.

« À chaque fois, sortir, le fauteuil roulant. Faire descendre, le fauteuil roulant d’abord. Fauteuil roulant qui n’entre pas dans l’ascenseur. À chaque fois, manger, la paille. Réduire la nourriture, bouillie. La paille pour une nourriture liquide, des trucs, des machins. En haut, le faire descendre. Ensuite, le fauteuil, un autre, dans l’ascenseur pour remonter, en bas. La paille, le liquide, les fauteuils et eux dans l’ascenseur pour descendre, enfin. »

Catherine Rombouts

Catherine Rombouts

« Fixer
Prendre
Choisir
Arrêter
Décider
Sur le constat de décès, le médecin coche la case « mort naturelle ».

Entre des questions morales, religieuses et politiques, l’euthanasie divise les Européens et entraîne des débats passionnés dans les pays tentés par la légalisation. La Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg et plus récemment l’Espagne et le Portugal ont sauté le pas et autorisé la pratique dans un cadre strictement défini.
En France, l’euthanasie, tout comme le suicide assisté, demeurent proscrits par la loi même si depuis 2016, la loi Claeys-Leonetti donne droit à « la sédation profonde et continue jusqu’au décès ». Mais avec quelles souffrances pour les malades et leur entourage !!!

© Catherine Rombouts

« Du rouge à lèvre, un parfum capiteux.
J’ai été belle, j’ai séduit, j’ai aimé la vie.
Je veux partir dignement, éteindre moi-même la lumière. »

« Elle a choisi le 13 février. La veille de la fête des amoureux, elle trouvait l’idée excellente. »

La couverture reproduit un papier peint déchiré, comme une existence qui s’en va doucement, calmement. Un gaufrage en recouvre les fleurs, comme chez nos parents ou nos grands-parents lorsque nous passions les doigts sur ces dessins qui dansaient devant nos yeux d’enfants…
La quatrième de couverture, directe, franche, dit l’essentiel.
Essentiel, comme l’est ce livre à mes yeux.

À PROPOS DE LOCO :
Loco, né au printemps 2008 de l’association d’Éric Cez et d’Anne Zweibaum, met tout en œuvre pour réaliser des livres exigeants dans le domaine de la photographie et de l’art mais aussi dans le champ des sciences sociales. Chaque ouvrage est conçu et fabriqué avec une attention toute particulière : un livre est unique et doit traduire, dans son fond, dans sa forme, la particularité d’un propos, d’une œuvre, d’une aventure humaine.
L’image — et la photographie en particulier — occupe une place prépondérante dans notre production.
Avec plus de 200 titres à notre catalogue, nous développons plusieurs axes, de la monographie de photographe à l’ouvrage plus généraliste, mais toujours en rapport avec l’image.
https://www.editionsloco.com/

INFORMATIONS PRATIQUES
Le Grand Jour
Catherine Rombouts (photographe) | Sophie Richelle (historienne
Editions Loco
Parution : 2020
17 x 24 cm, 112 pages
ISBN 9782843140235
30€
https://www.editionsloco.com/livre/le-grand-jour/

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

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