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Si l’Histoire est faîte par les vainqueurs, elle a aussi la fâcheuse habitude d’oublier certaines de ses constituantes. Des peuples, ainsi, subissent ses tourments, souffrent, sont détruits sans que la mémoire collective ne leur fasse grande place. Avec D’intimes cénotaphes gitans, paru aux éditions l’Harmattan dans la collection Rétina.Création, Christian Gattinoni nous propose de mettre en lumière la mémoire de la communauté des gens du voyage. Bien que ni juif, ni gitan, mais fils d’un déporté résistant, il s’est emparé des images, photographies et documents d’archives qui constituent la trame de cet ouvrage.

Il n’est pas question ici de faire un livre sur les Tziganes, Roms, Sainti, Gitans, sur leurs coutumes, leurs modes de vie. Il s’agit d’évoquer à travers des textes et des images ce que fût la vie de ces populations à partir des années 1860, quand la photographie ne devient plus seulement un outil de restitution du réel, mais aussi un outil de collecte de données anthropométriques, de « flicage » de ces populations nomades.

Parce que la difficile histoire qui traverse les gitans au XXème siècle est celle d’une surveillance de tous les instants, avant d’être celle terriblement tragique et génocidaire à partir de la prise du pouvoir par Pétain.

Le voyageur est suspect. Il ne vit pas comme nous. Alors, la société le couvre d’opprobre, le fuit, le craint. C’est lui le voleur de poules des statuettes, c’est lui qu’il faut mettre en fiche, en carte, puis en camp. Il ne peut pas exister à sa guise, puisqu’il n’est pas comme les autres… Du triangle rouge des camps nazis, aux camps bien français de Jargeau, les gitans sont « une menace ». Et l’holocauste en tuera au bas mot 400 000, dont pourtant la mémoire est assez peu commémorée.

Pourtant, à bien y regarder, il y a au-delà de l’aspect sédentaire/nomade aucune différence entre le français moyen et un tzigane semi-sédentaire. Mais voilà, les mémoires collectives rejouent sans cesse le drame d’Abel et Caïn et, ce qui est mobile, fait peur.

Christian Gattinoni, à travers des images soigneusement choisies, accompagnées de textes aussi précis que politiques, s’attache à montrer l’absurdité de la relation entre le politique (au sens gouvernemental, policier) et la communauté des gens du voyage.

Mais qui sont-ils au fond ? Des gens comme vous et moi. Soldats de la Première Guerre mondiale, déportés, résistants parfois, mais surtout père, mère, enfant, parlant un langage dont nous empruntons bien des mots, des coutumes, des envies.

Bref, rien d’extravagant…

D’intimes cénotaphes gitans renoue avec la mémoire. Parce que ces oubliés de l’Histoire ont grand besoin que l’on parle d’eux. Ce qui n’est pas nommé n’existe pas, et ce travail photographique, mais aussi d’archiviste, de Christian Gattinoni est aussi à sa manière un travail humaniste. Parce que l’auteur qui n’est ni juif, ni gitan prend la peine de s’intéresser à ce pan de notre passé, parce qu’il écrit et montre, parce que les textes proposés sont bilingues, il y a maintenant un morceau d’avant, d’un passé souvent très lourd qui est mis en lumière.

Qui existe.

La fiction documentaire proposée ici donne enfin une réalité à un passé cruel, sordide dont la France cherche à se débarrasser le plus possible. Rappelons-nous qu’il faudra attendre le quinquennat du président François Hollande pour que le mot génocide soit reconnu…

D’intimes cénotaphes gitans est un ouvrage assez marquant. Sa proposition, entre livre historique, réflexions personnelles, construction d’une fiction photographique, permet de mieux comprendre ce qui s’est passé, ce qui a été tu.

Christian Gattinoni ouvre une porte qui ne doit jamais se refermer, ne serait-ce que parce que la mémoire ne doit jamais s’effacer.

INFORMATIONS PRATIQUES
D’intimes cénotaphes gitans
Christian Gattinoni
éditions l’Harmattan dans la collection Rétina.Création
15€
http://www.christiangattinoni.fr/
https://www.editions-harmattan.fr/index.asp
https://www.lacritique.org

Frédéric Martin
Frédéric Martin est photographe, son travail questionne l'intime, la relation à l'autre. Il a publié l'Absente chez Bis Éditions. Frédéric Martin écrit aussi des chroniques de livres de photographies dans lesquelles il cherche à valoriser tout autant le travail du photographe que l'objet livre. Elles sont à lire sur son site : www.5ruedu.fr

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